Augustinisme

Saint Augustin par Philippe de Champaigne, musée d'Art du comté de Los Angeles.

L'augustinisme désigne l'ensemble des thèses philosophiques et théologiques inspirées par la pensée d'Augustin d'Hippone. Il regroupe un ensemble de réflexions portant notamment sur la nécessité de la grâce dans l'économie du salut, les rapports entre foi et raison, la possibilité d'une connaissance naturelle de Dieu, ainsi que le problème du mal.

Ces questions ont donné lieu à de nombreux développements et controverses dans la tradition chrétienne médiévale et moderne. Les débats suscités par l'interprétation de l'augustinisme ont également contribué à façonner certaines conceptions de la liberté humaine, de la nature de la volonté et de la condition de l'homme dans la philosophie occidentale.

Doctrines de l’augustinisme

Pierre Mandonnet définit l'augustinisme par « l'absence d'une distinction formelle entre le domaine de la philosophie et de la théologie, c'est-à-dire entre l'ordre des vérités rationnelles et celui des vérités révélées »[1].

Étienne Gilson a écrit que « entre deux solutions également possibles d'un même problème, une doctrine augustinienne inclinera spontanément vers celle qui accorde moins à la nature et plus à Dieu. » Augustin préfère Platon à Aristote et accorde généralement une forme de prééminence au « bien » sur le « vrai »[2].

L'augustinisme philosophique

La notion d'« augustinisme philosophique » a surtout été formulée et étudiée par des historiens de la philosophie médiévale aux XIXe siècle et XXe siècle afin de désigner l'ensemble des doctrines héritées d'Augustin dans la scolastique. Elle a notamment été développée par Étienne Gilson, qui distinguait l’augustinisme du courant aristotélicien représenté par Thomas d'Aquin. D'autres médiévistes comme Henri-Xavier Arquillière ont également employé cette expression pour décrire l'influence intellectuelle et politique exercée par la pensée augustinienne dans la civilisation médiévale occidentale[2],[3].

L'augustinisme philosophique est caractérisé par l'influence du platonisme chrétien, la théorie de l'illumination divine et la primauté de la foi dans l'accès à la vérité. Cette tradition affirme que la connaissance humaine dépend d’une lumière intérieure accordée par Dieu et met l'accent sur l'intériorité de l'âme, la supériorité du spirituel sur le sensible et l'orientation de toute vérité vers Dieu. Dominant dans l'Occident chrétien avant le développement du thomisme, l'augustinisme influence particulièrement les écoles monastiques et franciscaines du Moyen Âge[4],[5].

L’augustinisme théologique

La pensée de Augustin d'Hippone a exercé une influence durable sur plusieurs courants religieux et philosophiques de l'époque moderne. La Réforme protestante est souvent considérée comme ayant repris certains thèmes augustiniens, notamment dans les doctrines de la grâce et de la justification.

Martin Luther, moine de l'ordre des Augustins, s'inspire directement de la théologie augustinienne, en particulier de la conception de la grâce divine et de la dépendance radicale de l'homme envers Dieu[6]. De même, Jean Calvin accorde une autorité importante à Augustin, qu'il cite fréquemment dans ses écrits théologiques comme référence doctrinale[7].

Cette influence se prolonge dans le jansénisme, courant théologique du XVIIe siècle fondé sur une lecture rigoriste de la doctrine augustinienne de la grâce et de la prédestination. Blaise Pascal est généralement associé à ce mouvement en raison de son adhésion à ses principales thèses théologiques[8].

Dans une perspective philosophique postérieure, Arthur Schopenhauer interprète certains aspects du christianisme primitif comme proches d'une spiritualité de type augustinien, marquée par l'idée de renoncement et de primauté de la vie intérieure, ce qui l'amène à rapprocher certaines formes du christianisme historique de cette tradition, sans toutefois proposer une équivalence doctrinale stricte[9].

L’augustinisme politique

La notion d'augustinisme politique a été proposée par Henri-Xavier Arquillière en 1934[10],[11]. Appliqué au domaine politique, l’augustinisme désigne, selon Henri-Xavier Arquillière, une tendance médiévale à subordonner l’ordre temporel à l’ordre spirituel, en « absorbant le droit naturel dans la justice surnaturelle » ainsi que « le droit de l’État dans celui de l’Église » et le droit ecclésiastique. Arquillière souligne toutefois que cet « augustinisme politique » ne correspond pas directement à la pensée authentique de Augustin d'Hippone, mais constitue plutôt une interprétation et une déformation médiévale ultérieure de certains thèmes augustiniens, développée notamment dans le contexte de l'affirmation de la théocratie pontificale médiévale[12].

Henri de Lubac s’est élevé contre la pertinence de la notion d’augustinisme politique[13], estimant qu’il y avait place chez Augustin pour une justice naturelle autonome, la justice surnaturelle étant essentiellement d’ordre spirituel ; il contestait l’idée qu’il y ait chez Augustin une théologie politique fondant la théocratie et que les théoriciens médiévaux de la théocratie pontificale aient été spécialement augustiniens. Effectivement, la Cité de Dieu vue par Augustin n'est pas à confondre avec l'Église hic et nunc et ne justifie pas l'absorption du pouvoir temporel par le pouvoir spirituel[14],[15].

Histoire

L'influence d'Augustin d'Hippone sur la pensée occidentale, de l'Antiquité tardive à l'époque contemporaine, est considérable dans les domaines théologique, philosophique, politique et culturel. Au Moyen Âge, sa théologie structure le christianisme latin, inspire le monachisme, la philosophie et les débats sur la grâce, notamment chez Anselme de Canterbury, Thomas d'Aquin ou les franciscains. À l'époque moderne, ses idées nourrissent profondément le protestantisme de Martin Luther et Jean Calvin, ainsi que la spiritualité et la littérature françaises du XVIIe siècle. Son influence s'étend aussi à la philosophie avec René Descartes, Gottfried Wilhelm Leibniz, Edmund Husserl, Hannah Arendt ou encore Albert Camus, dont la réflexion sur la condition humaine et la révolte dialogue indirectement avec l'augustinisme. Son héritage marque également la littérature moderne, des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, inspirées du modèle autobiographique augustinien, jusqu'aux œuvres de Kazuo Ishiguro, qui explorent les thèmes de la culpabilité, du regret et de la rédemption. Sa pensée a également marqué la philosophie politique, notamment autour de la « Cité de Dieu » et de l'augustinisme politique. Enfin, les critiques modernes adressées à Augustin portent notamment sur le péché originel, le judaïsme et la doctrine du « peuple déicide ». L'œuvre d'Augustin apparaît ainsi comme l'une des sources majeures ayant façonné durablement la culture et la pensée de l'Occident chrétien[16],[17],[18],[19].

L'augustinisme au Moyen Âge

Au XIIe siècle, l'augustinisme est la doctrine générale pour les scolastiques ; jusqu'à l'introduction d'Aristote en Occident, c'est le "tronc commun" de l'enseignement philosophique et, partant, théologique.

Parmi les représentants de l'augustinisme médiéval, on peut citer :

Le principal d'entre eux est Bonaventure de Bagnoregio (1217-1274, futur saint Bonaventure).

Tout en donnant un important développement et une synthèse nouvelle à la pensée scolastique, saint Thomas d'Aquin reprend très largement l'héritage augustinien. Il en livre cependant son interprétation, insistant plus qu'Augustin lui-même sur la liberté de l'homme dans la conquête de son propre salut, tout en préservant la référence Augustinienne à un salut d'abord lié à la seule grâce de Dieu.

L'augustinisme à l'époque moderne

Le protestantisme

Saint Augustin inspire fortement la pensée des Réformateurs protestants. Pour Luther et Calvin, qui soulignent la toute-puissance, absolue et irrésistible de Dieu, la liberté de l'homme n'a pas de place dans l'histoire du salut. La justification ne dépend pas des œuvres mais de la seule foi. Calvin élabore une doctrine très précise de la prédestination, qui durcit les positions augustiniennes du sola gratia, le salut par la seule grâce de Dieu.

Le jansénisme

Certaines thèses anthropologiques et théologiques de saint Augustin (profonde corruption de l'homme à la suite du péché originel ; nécessité de la grâce pour le salut) seront reprises, durcies, par Jansénius. Cette influence marquera les XVIIe et XVIIIe siècles.

Pour Jansenius, la grâce ne peut être obtenue ni par la conduite vertueuse, ni même par la prière et les sacrements ; même les justes, pour accomplir les commandements, ont besoin de la grâce efficace, octroyée par la seule miséricorde de Dieu. La rigueur janséniste attire Pascal et imprègne le théâtre de Racine, marqué par son pessimisme.

Notes et références

  1. Pierre Mandonnet, Siger de Brabant et l'averroisme latin au XIIIe siècle, Louvain, Institut Supérieur de Philosophie de l'Université, , 580 p. (lire en ligne)
  2. a et b Étienne Gilson, Introduction à l'étude de saint Augustin, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, , 380 p. (lire en ligne)
  3. Marie-Dominique Chenu, Introduction à l'étude de saint Thomas d'Aquin, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, , 320 p. (lire en ligne)
  4. (en) Philotheus Boehner, Works of St. Bonaventure : Itinerarium mentis in Deum, New York, Franciscan Institute, St. Bonaventure University, , 236 p. (lire en ligne)
  5. Étienne Gilson, La philosophie au Moyen Âge, Paris, Payot & cie, , 326 p. (lire en ligne)
  6. Johannes van OORT, « Augustin, le Moyen Âge, Luther : Augustin, Luther et son influence spécialement sur Luther », sur La Revue réformée (consulté le )
  7. (en) « An investigation into Calvin’s use of Augustine », sur ResearchGate (consulté le )
  8. « Justification – Réforme et Contre-Réforme », sur Encyclopædia Universalis (consulté le )
  9. (en) « Arthur Schopenhauer », sur Stanford Encyclopedia of Philosophy, (consulté le )
  10. Henri-Xavier Arquillière, L'Augustinisme politique : essai sur la formation des théories politiques du Moyen Âge, Paris, Vrin, 1934.
  11. Marcel Pacaut, « Henri-Xavier Arquillière. L'augustinisme politique. Essai sur la formation des théories politiques du Moyen Âge », Revue d'histoire de l'Église de France, vol. 42, no 138,‎ , p. 63-65 (lire en ligne, consulté le )
  12. Pierre-François Moreau, « Note sur l’augustinisme politique », dans Hobbes, Spinoza ou les politiques de la Parole, Julie Saada, ENS Éditions, (lire en ligne)
  13. Henri de Lubac, « Augustinisme politique ? », in Théologies d’occasion, Paris, Desclée de Brouwer, 1984, p. 255-308.
  14. Blaise Dufal, « Séparer l'Église et l'État : L'augustinisme politique selon Arquillière », L’Atelier du Centre de recherches historiques, no 01,‎ (lire en ligne, consulté le )
  15. Emile Poulat, « Lubac (Henri de) Augustinisme et théologie moderne », Archives de sociologie des religions, no 20,‎ , p. 189 (lire en ligne, consulté le )
  16. (en) Divers, The Cambridge Companion to Augustine's Confessions, Cambridge⁠ University Press, (ISBN 978-1-108-44981-6, lire en ligne)
  17. « Saint-Augustin : L'Héritage d'un Géant de la Pensée », sur Les mardis de la philo (consulté le )
  18. Julien Ries, « « Augustin d’Hippone : du manichéisme au néoplatonisme et au christianisme » », dans Kêpoi, Edouard Delruelle et Vinciane Pirenne-Delforge, Presses universitaires de Liège, (lire en ligne)
  19. Jean Dagens, « Le XVIIe siècle, siècle de Saint Augustin », Cahiers de l'Association internationale des études francaises, nos 3-5,‎ , p. 31-38 (lire en ligne, consulté le )

Voir aussi

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Bibliographie

  • Henri Gouhier, Cartésianisme et augustinisme au XVIIe siècle, Vrin, 1978

Articles connexes

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