Ketamas

Kutamas
ⵉⴽⵓⵜⴰⵎⴻⵏ (Ikutamen)
كتامة (
Kutāma)
Description de cette image, également commentée ci-après
Ja'far ibn Fallah, général kutama sous le califat fatimide.
Informations générales
Population Environ 4 000 vers 1150 selon Al Idrissi[1]
Culture
Langue Langues berbères
Religion Christianisme (VIe siècle) ; Kharidjisme (VIIIe siècle) ; Ismaélisme chiite (IXe-XIe siècle) ; Sunnisme malékite (à partir du XIe siècle)
Géographie
Région Petite Kabylie

Les Ketamas ou Kutamas, en berbère: ⵉⴽⵓⵜⴰⵎⴻⵏ (Ikutamen, au singulier Akutam ⴰⴽⵓⵜⴰⵎ)[1], en latin Ucutamani, en grec Κοιδαµουσοί (Koidamousii), en arabe كتامة (Kutāma), sont une confédération tribale berbère historiquement implantée dans le nord-est de l'actuelle Algérie, couvrant principalement la Petite Kabylie, le nord du Constantinois et la frange orientale de la grande Kabylie[1],[2].

Attestés dès le début du IIe siècle sous la forme grecque Koidamousii par le géographe Ptolémée[3], les Kutamas se trouvent intégrés au IIIe siècle à la confédération berbère dite des Bavares orientaux, qui mène d'importants soulèvements contre Rome entre 253 et 298 dans la Maurétanie césarienne[4],[5]. Christianisés au VIe siècle, ils sont brièvement gouvernés par un roi qui se proclame «serviteur de Dieu» dans une inscription latine découverte au col de Fdoulès, au sud de Jijel[5],[1].

Convertis à l'islam dans sa branche kharidjite dès le milieu du VIIIe siècle, ils restent toutefois marginalisés sous la domination aghlabide[2]. Le tournant majeur de leur histoire se produit en 893, lorsque le missionnaire ismaélien Abu ʿAbd Allāh ach-Chīʿī gagne leur soutien à La Mecque et établit dans leurs montagnes des Babors sa base de dār al-hijra à Ikjan[2],[6],[7]. Pilier militaire de la révolte qui renverse les Aghlabides le 25 mars 909 et qui porte au pouvoir le calife Ubayd Allah al-Mahdi, les Kutamas constituent ensuite la principale force de frappe du califat fatimide et participent à la conquête de l'Égypte menée par le général Jawhar al-Siqilli[8],[6].

L'épopée fatimide se solde, dès la fin du Xe siècle, par un revers spectaculaire: abandonnés au Maghreb après le départ des Fatimides pour Le Caire et marginalisés par leurs successeurs Zirides et Hammadides, les Kutamas tentent en vain deux dernières révoltes entre 986 et 989 puis déclinent rapidement[1],[8]. Au milieu du XIIe siècle, Al Idrissi n'en compte plus que quatre mille individus[9]. Le nom «ketamien» devient même, selon Ibn Khaldoun, une marque d'avilissement: « De nos jours, l'appellation de ketamien est employée chez toutes les tribus pour désigner un homme avili »[10]. La confédération comme entité politique disparaît, mais la postérité des Kutamas se prolonge dans les populations actuelles de la Petite Kabylie et du nord du Constantinois, ainsi que dans quelques quartiers historiques du Caire et de Damas[1].

Étymologie et nom

Variantes du nom

Le nom de la confédération est attesté sous plusieurs formes graphiques selon les langues et les époques. Les variantes principales sont, par ordre chronologique d'apparition:

  • en grec ancien: Koidamousii (Κοιδαµουσοί), forme préservée par Claude Ptolémée au IIe siècle[3],[11];
  • en latin: Ucutumani ou Ucutamani, attesté dans une inscription du VIe siècle et dans les actes conciliaires de l'Afrique romaine (« Ceramusa, Ceramudensis plebs »)[5],[1];
  • en berbère: Akutam (ⴰⴽⵓⵜⴰⵎ, singulier) et Ikutamen (ⵉⴽⵓⵜⴰⵎⴻⵏ, pluriel)[1];
  • en arabe: Kutāma (كتامة), forme prédominante dans les sources médiévales arabes à partir du
  • en français: Ketamas, Kutamas ou Kotama selon les auteurs[1].

L'anecdote étiologique du Iftitāḥ al-daʿwa

Une étymologie folklorique, transmise par le juriste chiite ismaélien al-Qāḍī al-Nuʿmān dans son Iftitāḥ al-daʿwa, explique le nom Kutāma à partir du verbe arabe katama («cacher, dissimuler»). Selon cet ouvrage, lorsque le dāʿī Abū ʿAbd Allāh ach-Chīʿī rencontre à La Mecque en 892 un groupe de pèlerins kutamas, il les interroge sur une région appelée la «Vallée des Pieux» (fajj al-akhyār). Étonnés qu'il en ait entendu parler, ses interlocuteurs s'enquièrent de ses sources. Citant un hadith prophétique, Abū ʿAbd Allāh leur répond:

« Le Mahdi émigrera loin de chez lui à une époque riche en épreuves et en tribulations. Les pieux (al-akhyār) de cet âge le soutiendront, peuple dont le nom est dérivé de kitmān (secret). »

— Hadith prophétique cité dans l'Iftitāḥ al-daʿwa d'al-Qāḍī al-Nuʿmān[7]

Cette explication apologétique, destinée à légitimer l'alliance entre les Kutamas et les missionnaires fatimides, ne reflète aucune réalité étymologique selon les berbérologues modernes: la forme Akutam / Ikutamen est un ethnonyme berbère indépendant de toute racine arabe[1].

Localisation et géographie

Territoire historique

Le massif des Babors en Petite Kabylie, cœur historique du territoire kutama et lieu d'établissement du dār al-hijra fatimide d'Ikjan.

Le territoire historique des Kutamas s'étend, selon Ibn Khaldoun, « dans les campagnes fertiles qui s'étendent à l'occident de Constantine jusqu'à Bougie, et au midi de Constantine jusqu'au mont Awras »[8]. Ce vaste ensemble couvre:

Aux confins de leur territoire, les Kutamas sont voisins de plusieurs autres groupements: les Zénètes Ulhasa dans la partie orientale d'Annaba, les habitants des Aurès au sud, et les Zouaoua et Sanhadja à l'ouest[1],[10].

Localisation à l'époque antique

Ptolémée situe les Koidamousii dans la région de la boucle de l'Ampsaga, fleuve antique correspondant à l'actuel oued el-Kébir, qui débouche dans la Méditerranée entre les sites d'Igilgili (Jijel) et de Chullu (Collo)[3],[11]. Cette implantation fait des Kutamas l'une des composantes anciennes du peuplement berbère de la côte algérienne orientale.

Localisation médiévale et moderne

Au XIIIe siècle, Ibn Khaldoun localise les Kutamas dans l'est de l'Algérie, principalement dans la région de Jijel et son arrière-pays, à la frontière de la wilaya de Béjaïa: cette zone correspond, selon Jean-Pierre Laporte, à la Petite Kabylie et à la partie orientale de la Kabylie des époques moderne et contemporaine[1],[10].

Origines et époque antique

Premières mentions et insertion dans la confédération des Bavares

La plus ancienne mention attestée des Kutamas figure dans la Géographie de Claude Ptolémée, sous la forme Koidamousii[3],[11]. Le géographe alexandrin les situe au cœur du nord-Constantinois, dans la boucle de l'Ampsaga.

Carte des peuples kabyles antiques, avec les bavares à l'est.

Au IIIe siècle, les Kutamas sont entraînés, comme la plupart des peuples de la frange montagneuse berbère, dans les grands soulèvements qui agitent les provinces romaines d'Afrique du Nord. La dissolution de la legio III Augusta par Gordien III en , intervenue à la suite de la révolte du proconsul Capelianus, rend impossible toute répression rapide et favorise la formation, dans les massifs littoraux, de coalitions tribales. Les Kutamas sont alors rattachés à la confédération dite des Bavares orientaux, centrée sur les Babors et le Guergour, et active entre 253 et 298[4],[5].

Selon Gabriel Camps, les Bavares orientaux conduisent « les grands soulèvements maurétaniens entre 253 et 298 », lançant des raids contre les cités de la Maurétanie césarienne (rebaptisée Maurétanie sétifienne après la réforme de Dioclétien en 303) et de Numidie[4],[5]. L'expédition punitive de Maximien en 297-298, dans le cadre des opérations menées par les empereurs de la Tétrarchie en Afrique, semble disloquer la confédération sans pour autant éradiquer ses composantes tribales: les Kutamas se maintiennent dans leurs montagnes-refuges[5].

Christianisation et fin de la période antique

Au tournant des IVe et Ve siècle, l'arrière-pays kutama s'inscrit progressivement dans le réseau ecclésiastique de l'Afrique chrétienne. En 411, à l'occasion de la conférence de Carthage qui réunit évêques catholiques et donatistes, le siège épiscopal de Ceramusa (ou Ceramudensis plebs) est attesté; en 484, lors de l'assemblée africaine convoquée par le roi vandale Hunéric, on retrouve un certain Montanus, évêque de Cedamusa, qui occupe vraisemblablement le même siège[5],[1].

Au VIe siècle, une inscription latine découverte au col de Fdoulès, site identifié à l'actuel Souk el Kedim, au sud de Jijel sur la route descendant vers Mila atteste qu'un roi local des Ucutumani se proclame « serviteur de Dieu » (servus Dei), formule chrétienne classique[5],[1]. Selon Yves Modéran, la tribu apparaît à cette époque « pacifique » et a « peut-être entretenu de bons rapports avec ses voisins byzantins » dans l'Afrique byzantine[5].

Islamisation (VIIIᵉ-IXᵉ siècle)

Une conversion progressive et marginale

La conquête arabo-musulmane du Maghreb, achevée vers la fin du VIIe siècle, ne touche que tardivement et superficiellement le pays kutama. Le territoire montagneux et difficile d'accès des Babors et de la Petite Kabylie reste à l'écart des grandes routes contrôlées par les nouveaux maîtres de l'Ifriqiya. Le nom des Kutamas apparaît pour la première fois dans la littérature géographique arabe vers 870, dans le Livre des Routes et des Royaumes du géographe Persan Ibn Khordadbeh[1],[2]. À cette date, la tribu n'occupe encore qu'une place modeste dans l'horizon politique régional[13].

Selon les sources médiévales, les Kutamas se convertissent d'abord à l'islam dans sa branche kharidjite au milieu du VIIIe siècle[1]. Entre 757 et 758, lors de la prise de Kairouan par les Ibadites alliés à Abū al-Khaṭṭāb al-Maʿāfirī et à ʿAbd al-Raḥmān ibn Rustam, des contingents kutamas combattent aux côtés des rebelles[1].ʿAbd al-Raḥmān ibn Rustam, futur fondateur de la dynastie des Rustamides de Tahert, une fois nommé gouverneur de Kairouan, désigne d'ailleurs à la tête de cette communauté un chef kutama nommé ʿUqayba[1].

Sous l'autorité aghlabide

À partir de 800, l'avènement à Kairouan de la dynastie aghlabide, vassale des Abbassides de Bagdad ouvre une longue période durant laquelle les Kutamas, isolés dans leurs reliefs, demeurent largement à l'écart de l'autorité officielle[2]. Selon Ibn Khaldoun: « Forts de sa nombreuse population, le peuple kutamien n'eut jamais à souffrir le moindre acte d'oppression de la part de cette dynastie [aghlabide] »[14]. Ils accueillent à plusieurs reprises des dissidents armés et soldats rebelles fuyant les autorités aghlabides[1].

Cette islamisation kharidjite reste cependant superficielle; selon plusieurs historiens, ils retiennent au moment de la rencontre avec Abū ʿAbd Allāh ach-Chīʿī « de nombreuses pratiques païennes » et n'adhèrent ni à l'imamat ibadite de Tahert, ni au sunnisme malékite de Kairouan[2].

L'épopée fatimide (893-909)

Rencontre avec Abu Abd Allah ach-Chi'i (892-893)

Le tournant majeur de l'histoire kutama se produit lorsque les missionnaires de la daʿwa ismaélienne, opérant clandestinement depuis Salamiya en Syrie, décident d'étendre leur action au Maghreb. Mandaté par l'imam ismaélien Muhammad b. al-Habib et coordonné depuis le Yémen par le dāʿī Ibn Ḥawshab surnommé Manṣūr al-Yaman («le Victorieux du Yémen»), le missionnaire d'origine yéménite Abū ʿAbd Allāh ach-Chīʿī se rend à La Mecque en 892[7],[2].

Il y rencontre des notables kutamas de retour de pèlerinage et, après s'être présenté à eux comme un homme de Sanʿāʾ, engage avec eux la conversation. S'enquérant de la situation politique de leur territoire, il y identifie « la faiblesse du gouvernement aghlabide en dehors du noyau central de l'Ifriqiya et le potentiel militaire propre des Berbères »[2],[7]. Selon Allaoua Amara, il y avait là, pour les missionnaires fatimides, « des âmes à prendre, des partisans à recruter »[2].

En juin 893, Abū ʿAbd Allāh accompagne ses nouveaux convertis dans leur pays d'origine en Petite Kabylie, tandis que son frère Abū l-ʿAbbās demeure au Caire pour maintenir la liaison avec le centre de la daʿwa de Salamiya[7].

L'établissement du dār al-hijra à Ikjan

S'installant dans la citadelle d'Ikjan, site fortifié situé au nord de Sétif, dans le massif des Babors, et tenu par la tradition pour « imprenable », Abū ʿAbd Allāh y établit son dār al-hijra («demeure de l'émigration»), à l'imitation de l'hégire fondateur du prophète Mahomet vers Médine en 622[15],[2]. Ikjan et la citadelle voisine de Tāzrūt, rebaptisée elle aussi al-Hijra, deviennent le foyer missionnaire d'où le dāʿī envoie ses propagandistes dans toute la région[15].

Abū ʿAbd Allāh procède à une réorganisation tribale radicale: ignorant les anciennes affiliations claniques, il divise ses partisans armés en sept asbāʿ («septièmes») et place à la tête de chacune un commandant, tandis que de nouveaux dāʿī sont chargés de l'administration des districts[7],[15]. Selon Allaoua Amara, cette zone, qui inclut la Petite Kabylie, les Aurès et le Hodna devient le « berceau de la révolte des ismaéliens dans l'Occident islamique » et est qualifiée, dans les sources fatimides, de dār al-hijra[2].

La conquête de l'Ifriqiya (902-909)

Mouvements kutamas contre les Aghlabides.

La phase militaire ouverte du soulèvement s'engage à partir de 902-903. Forts d'une discipline religieuse et tribale renouvelée, les contingents kutamas remportent une série de victoires contre les garnisons aghlabides et leurs auxiliaires[8],[2].

La déroute du dernier émir aghlabide, Ziyadat Allah III, se précipite à partir de l'hiver 908-909. Le , l'armée kutama défait définitivement les forces aghlabides à proximité de Laribus; six jours plus tard, elle entre dans la capitale Raqqada, abandonnée par Ziyadat Allah III en fuite vers l'Égypte[6],[1].

Le , après avoir délivré l'imam ismaélien des prisons de Sijilmassa dans l'extrême ouest du Maroc actuel, Abū ʿAbd Allāh fait intronisation à Raqqada ʿUbayd Allāh, qui prend les titres de mahdi et d'amīr al-muʾminīn («prince des croyants»): c'est l'acte de naissance du califat fatimide[6].

Apogée fatimide et conquête de l'Égypte

Pilier militaire et déchirures internes

Al-Hasan ibn Ahmad ibn Abi Khinzir, commandant kutama sous le califat fatimide.

Pendant les six décennies qui suivent l'avènement du califat, les Kutamas demeurent « les piliers du régime fatimide », fournissant l'essentiel de son infanterie et de sa garde rapprochée[8],[2].

Les premières années sont toutefois marquées par d'importantes tensions internes: déçus par la centralisation du pouvoir et la marginalisation politique progressive de leur chef historique, certains contingents kutamas se révoltent dès 911 à la suite de l'assassinat d'Abū ʿAbd Allāh ach-Chīʿī sur ordre du calife ʿUbayd Allāh, qui craignait l'autonomie croissante du dāʿī[6]. La révolte aboutit à la proclamation éphémère d'un nouveau mahdi kutama, durement réprimée. « Les Fatimides répriment durement leur opposition et parviennent, par des faveurs de toutes sortes, à s'assurer leur appui », écrit l'Encyclopédie Larousse[6].

Conquête de l'Égypte et émigration

Extension maximale du califat fatimide vers 969, après la conquête de l'Égypte par les armées kutamas commandées par Jawhar al-Siqilli.

En 969, le général d'origine slave (ou sicilienne selon les sources) Jawhar al-Ṣiqillī, à la tête d'une armée majoritairement composée de combattants kutamas, conquiert l'Égypte ikhchidide[1],[6]. Il fonde aux portes de Fostat la cité nouvelle de al-Qāhira («la Victorieuse»), futur Caire, et y établit un quartier militaire pour les contingents kutamas[1].

Selon le témoignage d'Ibn Khaldoun, le transfert de la capitale fatimide d'Ifriqiya vers l'Égypte en 973 s'accompagne d'une émigration massive: « Toute la nation des Kutama, organisée en différentes tribus, partit s'établir en Égypte »[14],[1]. Installés dans un camp militaire aux abords du Caire, les Kutamas constituent désormais la base de la puissance militaire impériale fatimide et participent à plusieurs expéditions contre les Abbassides, notamment vers Damas[1].

Déclin et disparition (Xᵉ-XIIᵉ siècle)

Conflit avec les Zirides

Après le départ des Fatimides pour l'Égypte, le Maghreb est confié au général sanhadja Bologhine ibn Ziri, fondateur de la dynastie ziride[1]. L'élévation des Sanhadja au rang de gouverneurs du Maghreb suscite la jalousie des Kutamas, anciens alliés de la première heure du califat[8].

En 986-987, à l'instigation d'un nouveau missionnaire fatimide nommé Abū al-Fahm, envoyé du calife al-ʿAzīz et reçu par un certain Abdallah, gouverneur de Kairouan qui conspire contre son maître ziride al-Manṣūr, des bandes armées sont levées en pays kutama[1]. La réaction de l'émir ziride al-Manṣūr est foudroyante: en 987, il marche sur Mila, qui se rend (ses murailles sont aussitôt rasées), puis sur Sétif, qualifiée par les chroniqueurs de « siège de la puissance de ses ennemis »[1]. Les Kutamas, vaincus en plaine, se réfugient dans leurs montagnes; Abū al-Fahm est livré et exécuté sous les yeux des ambassadeurs d'al-ʿAzīz, qui n'osent pas même protester par crainte de heurter al-Manṣūr[1].

En 988-989, un certain Abū al-Faraj, qui se prétend descendant d'al-Qāʾim (deuxième calife fatimide), prend la tête d'une nouvelle rébellion kutama, fait frapper monnaie à son nom et harcèle les garnisons zirides de Mila et de Sétif[1]. La répression est tout aussi rude: Abū al-Faraj est capturé et exécuté; al-Manṣūr installe désormais des garnisons permanentes en pays kutama, y nomme des gouverneurs et leur impose la fiscalité[1].

Effondrement démographique et politique

Les conséquences cumulées du siècle de combats au service des Fatimides, de l'émigration massive vers le Caire, des guerres avec les Zirides et de la réception malékite des Hammadides provoquent un effondrement rapide de la confédération[8],[1].

Au XIIe siècle, le géographe Al Idrissi ne dénombre plus dans le territoire originel qu'environ quatre mille Kutamas, et qualifie ironiquement leur ancienne capitale Ikjān de Kharbat al-Kilāb («les ruines des chiens»), jeu de mots péjoratif sur la racine berbère iqjan («chiens»)[9],[1].

Le rejet du chiisme dans le Maghreb central, scellé par les Hammadides en 1015, entraîne en outre une véritable « condamnation morale » du nom kutama. Ibn Khaldoun résume ainsi cette mutation identitaire:

« Il en résulta que la plupart des peuples ketamiens renoncèrent à ce surnom à cause de l'idée de dégradation qu'il comportait et se donnèrent pour membres de quelque autre tribu. »

— Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères, éd. de Slane, 1852, t. 2, p. 298[10]

Al Idrissi ajoute, dans la même veine: « De nos jours, l'appellation de ketamien est employée chez toutes les tribus pour désigner un homme avili »[9]. À la fin du XIIe siècle, la confédération a, comme entité politique reconnue, disparu.

Subdivisions et descendance

Les Sedouikich

La subdivision la mieux attestée des Kutamas est celle des Sedouikich, qui habitait les plaines situées entre Béjaïa et Constantine, notamment dans la Medjana. Selon Ibn Khaldoun, cette branche comprend les Sîlîn, les Tarsoun, les Torghîan, les Moulît, les Casha, les Lemaï, les Gaïaza, les Beni Zâlan, les El Bouéira, les Beni Merouan, les Ouarmekcen, les Segdal et les Beni Eïad[16].

Les Sedouikich vivent sous la tente, élèvent des chameaux et pratiquent une économie pastorale semi-nomade, ce qui les distingue des Kutamas de montagne demeurés sédentaires[16]. Selon Charles-André Julien, ils refusent durablement d'être assimilés aux Kutamas en raison de la mémoire honteuse attachée à l'épopée fatimide[12]; ils constituent ainsi un cas singulier de « Kabyles pasteur et scénite »[12]. Avec le temps, plusieurs branches s'arabisent et se fondent dans de nouveaux groupes tribaux: Telaghma, Ouled Abd Nour, etc.[17].

Postérité géographique

Les populations descendantes des Kutamas se répartissent aujourd'hui principalement dans quatre wilayas d'Algérie: Béjaïa, Jijel, Sétif et Mila[1]. Selon Jean-Pierre Laporte, l'essentiel de leur descendance s'est fondu dans les groupes Kabyles et dans les communautés du nord du Constantinois (Jijel, Mila, Collo, Annaba, Skikda), souvent appelées dans la littérature ethnologique hadra[1].

À l'échelle régionale et diasporique, on relève également:

  • l'établissement de descendants kutamas en Égypte, notamment dans le quartier dit Hāra al-Kutāmiyyīn («quartier des Kutamas») au Caire[1] ;
  • à Damas, le quartier dit al-Hāra al-Maghāriba («quartier des Maghrébins») qui conserve la mémoire de l'implantation des contingents kutamas envoyés combattre les Hamdanides et les Abbassides[1];
  • la présence avérée de descendants kutamas dans la population siwie de l'Égypte occidentale[1].

Héritage linguistique et culturel

La langue berbère propre aux Kutamas, vraisemblablement apparentée aux parlers berbères du nord aujourd'hui regroupés sous le terme générique de kabyle, est aujourd'hui dans une situation contrastée:

Sur le plan culturel, plusieurs traits sont régulièrement rattachés à l'héritage kutama, en particulier le couscous au poisson caractéristique du nord-est algérien et de la Tunisie septentrionale, dont les auteurs locaux soulignent l'origine kutama[1]. La résistance de cette identité face aux dynasties berbères successives (Zirides, Hammadides, Almohades) est, selon Jean-Pierre Laporte, remarquable au regard de l'effondrement politique précoce de la confédération[1].

Sources antiques et médiévales

Les Kutamas sont connus par un dossier documentaire de cinq grandes natures:

Notes et références

  1. a b c d e f g h i j k l m n o p q r s t u v w x y z aa ab ac ad ae af ag ah ai aj ak al am an ao et ap Jean-Pierre Laporte, « Ketama, Kutama (Kutâma, Kotama, Ketama, etc.) », Encyclopédie berbère, no 27,‎ , p. 4179-4187 (ISSN 1015-7344, lire en ligne)
  2. a b c d e f g h i j k l et m Allaoua Amara, « Une relève chiite ? Des Fatimides à leurs remplaçants maghrébins (Xe – XIe siècle siècle) », sur Cairn.info,
  3. a b c et d Jehan Desanges, « Koidamousii », Encyclopédie berbère, nos 28-29,‎ (lire en ligne)
  4. a b et c Gabriel Camps, « Les Bavares, peuples de Maurétanie Césarienne », Revue Africaine, vol. 99, 1955, p. 241-288.
  5. a b c d e f g h i j k et l Yves Modéran, Les Maures et l'Afrique romaine (IVe – VIIe siècle siècle), Publications de l'École française de Rome, coll. « Bibliothèque des Écoles françaises d'Athènes et de Rome », , 900 p. (ISBN 978-2-7283-1003-6, DOI 10.4000/books.efr.1395, lire en ligne)
  6. a b c d e f et g « Fatimides », sur Encyclopédie Larousse (consulté le )
  7. a b c d e f g et h (en) Shafique N. Virani, The Ismailis in the Middle Ages : A History of Survival, a Search for Salvation, New York, Oxford University Press, , 322 p. (ISBN 978-0-19-804259-4, lire en ligne), p. 47
  8. a b c d e f g et h Ibrahim Jadla, « Les Fatimides et les Kutāma : une alliance stratégique ou un mal nécessaire ? », Mélanges de l'École française de Rome. Moyen Âge, vol. 115, no 1,‎ , p. 503-512 (lire en ligne)
  9. a b et c Salem Chaker, « Kabylie : La région dans les écrits arabes », Encyclopédie berbère, no 26,‎ (lire en ligne)
  10. a b c d et e ʿAbd ar-Rahmān Ibn Khaldoun (trad. William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, vol. 2, Alger, Imprimerie du Gouvernement, (lire en ligne), p. 298
  11. a b c et d Ptolémée, Géographie, éd. Carl Müller, livre IV, chap. 2, § 5.
  12. a b et c Charles-André Julien, Histoire de l'Afrique du Nord. Des origines à 1830, Payot, (ISBN 978-2-228-88789-2, lire en ligne), p. 355
  13. a b c et d Nedjma Abdelfettah Lalmi, « Du mythe de l'isolat kabyle », Cahiers d'études africaines, vol. 44, no 175,‎ , p. 507-531 (ISSN 0008-0055, DOI 10.4000/etudesafricaines.4710, lire en ligne)
  14. a et b ʿAbd ar-Rahmān Ibn Khaldoun (trad. William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, vol. 2, Alger, Imprimerie du Gouvernement, (lire en ligne), p. 292
  15. a b c d et e Mounira Chapoutot-Remadi, « Les Fatimides et le Maghreb central : littoralisation de la dynastie », sur HAL,
  16. a et b ʿAbd ar-Rahmān Ibn Khaldoun (trad. William Mac Guckin de Slane), Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, vol. 2, Alger, Imprimerie du Gouvernement, (lire en ligne), p. 293-296
  17. Ernest Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830), Ernest Leroux, (lire en ligne), p. 7

Voir aussi

Articles connexes

Sources primaires

Bibliographie

  • Jean-Pierre Laporte, « Ketama, Kutama », Encyclopédie berbère, no 27,‎ , p. 4179-4187 (ISSN 1015-7344, lire en ligne).
  • Jehan Desanges, « Koidamousii », Encyclopédie berbère, nos 28-29,‎ (lire en ligne).
  • Jehan Desanges, Catalogue des tribus africaines de l'Antiquité classique à l'Ouest du Nil, Dakar, Publications de la section d'histoire de l'université de Dakar, .
  • Yves Modéran, Les Maures et l'Afrique romaine (IVe – VIIe siècle siècle), Publications de l'École française de Rome, (ISBN 978-2-7283-1003-6, DOI 10.4000/books.efr.1395, lire en ligne).
  • Gabriel Camps, « Les Bavares, peuples de Maurétanie Césarienne », Revue Africaine, vol. 99,‎ , p. 241-288.
  • Ibrahim Jadla, « Les Fatimides et les Kutāma : une alliance stratégique ou un mal nécessaire ? », Mélanges de l'École française de Rome. Moyen Âge, vol. 115, no 1,‎ , p. 503-512 (lire en ligne).
  • Nedjma Abdelfettah Lalmi, « Du mythe de l'isolat kabyle », Cahiers d'études africaines, vol. 44, no 175,‎ , p. 507-531 (DOI 10.4000/etudesafricaines.4710, lire en ligne).
  • Charles-André Julien, Histoire de l'Afrique du Nord. Des origines à 1830, Payot, (ISBN 978-2-228-88789-2).
  • Ernest Mercier, Histoire de l'Afrique septentrionale (Berbérie) depuis les temps les plus reculés jusqu'à la conquête française (1830), Ernest Leroux, (lire en ligne).
  • (en) Shafique N. Virani, The Ismailis in the Middle Ages : A History of Survival, a Search for Salvation, New York, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-804259-4).
  • (en) Michael Brett, The Rise of the Fatimids: The World of the Mediterranean and the Middle East in the Fourth Century of the Hijra, Tenth Century CE, Leyde, Brill, (ISBN 978-90-04-11741-9).

Liens externes

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