Lord Flea
| Genre musical | Mento, calypso |
|---|---|
| Instruments | Chant, guitare |
| Années actives | 1949–1959 |
| Labels | Calypsodisc, Times Records, Capitol Records |
Lord Flea est le pseudonyme de Norman Byfield Thomas (Kingston, Jamaïque, [1] – Miami, ), musicien jamaïcain spécialiste du mento, forme musicale populaire de son île natale. Commercialisé aux États-Unis sous l'étiquette calypso, son répertoire lui valut d'être associé à la « calypso craze » américaine de la fin des années 1950[2]. Il est considéré comme l’un des premiers artistes jamaïcains à connaître une carrière internationale et le premier interprète de mento à devenir artiste de disque et le premier à atteindre la notoriété d'une star[3].
Biographie
Origines et début de sa carrière
Norman Byfield Thomas naît à Kingston, dans le quartier de Regent Street, à West Kingston[4]. Il adopte pour pseudonyme « Lord Flea », conformément à la tradition du calypso et du mento selon laquelle les interprètes se parent d'un titre distinctif.
Sa carrière prend son essor grâce au duo comique Bim and Bam, ses voisins, dont les spectacles combinaient des numéros de divertissement inspirés des cabarets jamaïcains (« floorshows ») et des éléments du Little Theatre Movement, dans une forme de variété dramatique accessible à un large public[5]. En , le jeune Thomas, alors âgé de quatorze ans, participe à la production Harlem Bound au Sugar Hill Club de Saint Andrew, où il est annoncé comme la « Calypso Sensation ». La même année, il figure dans une reprise de Rhygin's Ghost, cette fois sous le titre de « Calypso King »[note 1]. Au sein d'une scène locale qui compte également Lord Power et Lord Creator, Lord Flea s'impose comme l'un des calypsonniens les plus connus auprès du public jamaïcain, dont les jeunes auditeurs apprécient les textes à double sens[6].
Lord Flea participait régulièrement aux rassemblements informels de Burru à West Kingston, dans le quartier de Back-o-Wall. Il y jouait des tambours Burru, chantait avec le chœur et maîtrisait un large répertoire de chants traditionnels du genre[3]. Son voisin Skully Simms résume ainsi cette double appartenance : « Il était un fameux chanteur de Buru, à Back-o-Wall. C'est pour ça qu'il était si bon en calypso[3]. » Pour Bilby, cet ancrage dans les traditions percussives africaines-jamaïcaines explique la profondeur rythmique du jeu de Lord Flea, que la commercialisation sous l'étiquette « calypso » tendait à masquer[3].
Ses prestations avec Bim and Bam lui valent une opportunité d'enregistrement. Ses premières gravures sont réalisées avec l'aide de deux hommes d'affaires kingstoniens : Ken Khouri, fondateur du label Times Records et Alec Durie, du label Calypsodisc[4]. Ces parutions initiales sont créditées tantôt aux « Blue Mountain Caroleers », tantôt aux « Jamaican Calypsonians »[7]. Le titre « Naughty Little Flea », enregistré pour le label Times Records, compte parmi les tout premiers pressages réalisés par Ken Khouri[7].
Apogée américaine (1957)
Après avoir rodé son répertoire dans plusieurs boîtes de nuit, l'Adastra Gardens, le Success, l'Esperanza, c'est au Glass Bucket Club de Kingston, en 1954, qu'un propriétaire de nightclub de Miami le repère et l'emmène aux États-Unis[5]. Le compositeur Irving Louis Burgie, recruté dans le même milieu à Miami, relate qu'il assura pendant environ deux mois la présentation scénique du groupe avant que celui-ci ne s'impose par lui-même. Il décrit Lord Flea et ses musiciens comme venant des campagnes jamaïcaines, Flea étant le seul membre du groupe sachant lire et écrire[8]. Lord Flea et ses Calypsonians obtiennent ensuite un contrat et s'installent en Floride pour une première résidence[4].
La carrière de Lord Flea atteint son sommet en 1957, en pleine « calypso craze ». Le , le groupe se produit au Perry Como Show, interprétant « Shake Shake Sonora » et « Where Did The Naughty Little Flea Go? »[7]. Le , le magazine Life publie un reportage sur les Caraïbes illustré par une photographie de Lord Flea en tête d'affiche du Jamaican Room, accompagné de Pork Chop et d'un batteur de bongo[9]. Le magazine Billboard salue la vigueur de ses prestations scéniques et l'efficacité de ses faces enregistrées[10].
Capitol Records publie la même année l'album Swingin' Calypsos, crédité à Lord Flea & His Calypsonians. Le groupe se produit ensuite à l'Eden Roc Hotel de Miami Beach, aux Dunes de Las Vegas, puis au Jamaica Room de New York[7]. Les membres du groupe adoptent des surnoms de scène dans la tradition du genre. Count Slick, Count Spoon, Prince Charles, et Fish Ray, le bassiste, dont le jeu préfigure la technique de la walking bass[7].
La même année, Lord Flea et ses Calypsonians apparaissent dans deux longs métrages produits aux États-Unis. Calypso Joe et Bop Girl Goes Calypso, ce dernier étant une production United Artists accueillie fraîchement par la critique[11]. Dans ce film, Lord Flea incarne le musicien caribéen « authentique », dont le public reste limité, tandis que la narration met en avant une chanteuse blanche capable de fusionner le rock'n'roll et les rythmes caraïbes pour toucher un public plus large. Peter Stanfield rapproche cette configuration de la formule prêtée à Sam Phillips, qui recherchait un interprète blanc capable de chanter le blues. Selon lui, dans les deux cas, l'authenticité est mise en scène puis déplacée dans une logique d’adaptation au marché grand public[12].
Lord Flea revendique la spécificité du mento face au calypso trinidadien. Dans un entretien accordé en 1957 au magazine britannique Calypso Star, il déclare : « En Jamaïque, nous appelons notre musique "mento" jusqu'à une date récente. Aujourd'hui, "calypso" commence à désigner toutes sortes de musiques antillaises. C'est parce que tout ça est devenu très commercial. Certains aiment à voir les Antillais comme des gens insouciants qui chantent et dansent leur vie. Mais ce n'est pas ainsi. La plupart des gens là-bas travaillent dur. Si les touristes veulent du "calypso", c'est ce qu'on leur vend[7]. »
Atteint de la maladie de Hodgkin, Lord Flea est admis au Jackson Memorial Hospital de Miami en 1959. Il meurt le , à l'âge de vingt-sept ans[7]. Il fut inhumé au Lincoln Memorial Park de Miami[1].
Style et répertoire
Le mento de Lord Flea repose sur les instruments acoustiques typiques du genre la guitare, le banjo, les percussions et le rumba box, grand instrument à lamelles joué assis. Ses textes associent humour, satire sociale et allusions grivoises, dans la tradition d'un genre dont les paroles traitaient des conditions de vie des Jamaïcains ordinaires. « Mister Give Me De Rent » décrit les difficultés de logement. « Monkey » relate l'irruption d'un singe dans la vie quotidienne du narrateur. « Calypso Be Bop » révèle son attrait pour le be-bop, citant Dizzy Gillespie, Charlie Parker, Miles Davis et Lionel Hampton.
Plusieurs compositions de Lord Flea furent reprises après sa mort. « Shake Shake Sonora » servit de base, en 1961, au titre « Jump in the Line (Shake, Senora) » enregistré par Harry Belafonte[7]. « Where Did The Naughty Little Flea Go? » fut repris par Belafonte qui en attribua explicitement la composition à Lord Flea, par Miriam Makeba et par Toots and the Maytals, entre autres[7].
Discographie sélective
Simples (Jamaïque, années 1950)
| Titre(s) face A | Titre(s) face B | Artiste crédité | Label | Référence catalogue | Année |
|---|---|---|---|---|---|
| « Ol Fowl » / « Irene & Yo' Fr'en » | — | Blue Mountain Caroleers | Calypsodisc | CT 100 | 1953 |
| « Man Forty Leg » / « The Number One » | — | Blue Mountain Caroleers | Calypsotime / Calypsodisc | CT 101 | 1953 |
| « Wheel and Turn Me » | « Matty Rag » / « Brown Skin Gal » | The Jamaican Calypsonians | Times Records | D JAM 103/104 | vers 1954 |
| « Donkey City » / « Run Mongoose » | « Linstead Market » | The Jamaican Calypsonians | Times Records | D JAM 105/106 | vers 1954 |
| « Time So Hard » / « Old Lady » | « Solas Market » / « Water Come From Me Eye » | The Jamaican Calypsonians | Times Records | D JAM 101/102 | vers 1954 |
Album
- Swingin' Calypsos, Lord Flea & His Calypsonians, Capitol Records, 1957 (Capitol T842).
Titres : « Shake Shake Sonora » — « Shi-Du-Bi-Du-Bab » — « Bachelor's Life » — « I Can't Cross Over » — « Out De Fire » — « Mister Give Me De Rent » — « Monkey » — « Love » — « Calypso Be Bop » — « Pretty Woman » — « Magic Composer » — « Naughty Little Flea ».
Notes
Références
- (en) S. Wilson, Resting Places: The Burial Sites of More Than 14,000 Famous Persons, Jefferson, McFarland, , 454 p.
- ↑ « Census », Jet, Johnson Publishing Company, 4 juin 1959.
- (en) Kenneth Bilby, « Distant Drums: The Unsung Contribution of African-Jamaican Percussion to Popular Music at Home and Abroad », Caribbean Quarterly, vol. 56, no 4, , p. 6
- (en) Mel Cooke, « Lord Flea Takes Own Brand of Calypso Abroad », Jamaica Gleaner, (lire en ligne, consulté le )
- (en) Daniel T. Neely, « Calling All Singers, Musicians and Speechmakers: Mento Aesthetics and Jamaica's Early Recording Industry », Caribbean Quarterly, vol. 53, no 4, , p. 6–7
- ↑ (en) Fern June Khan, Through Jamaican Lenses: A Memoir, Jackson, University Press of Mississippi, , 32 p., « Cultural, Educational, and Religious Experiences »
- (en) Michael Garnice, « Mento Music: Lord Flea », (consulté le )
- ↑ (en) Nathaniel G. Nesmith, « Irving Louis Burgie: The Legendary Composer behind the 1950s Calypso Craze », American Music, University of Illinois Press, vol. 34, no 1, , p. 125
- ↑ (en) Henry R. Luce, « U.S. Tourists Rush to the Caribbean », Life, vol. 42, , p. 32
- ↑ (en) « Review », Billboard, , p. 58
- ↑ (en) Thomas Patrick Doherty, Teenagers And Teenpics: Juvenilization Of American Movies, Philadelphie, Temple University Press, , 81 p.
- ↑ (en) Peter Stanfield, « Crossover: Sam Katzman's "Switchblade Calypso Bop Reefer Madness Swamp Girl" or 'Bad Jazz,' calypso, beatniks and rock 'n' roll in 1950s teenpix », Popular Music, Cambridge University Press, vol. 29, no 3, , p. 447
Bibliographie
- (en) Kenneth Bilby, « Distant Drums: The Unsung Contribution of African-Jamaican Percussion to Popular Music at Home and Abroad », Caribbean Quarterly, vol. 56, no 4, , p. 1–21
- (en) Thomas Patrick Doherty, Teenagers And Teenpics: Juvenilization Of American Movies, Philadelphie, Temple University Press,
- (en) Fern June Khan, Through Jamaican Lenses: A Memoir, Jackson, University Press of Mississippi,
- (en) Daniel T. Neely, « Calling All Singers, Musicians and Speechmakers: Mento Aesthetics and Jamaica's Early Recording Industry », Caribbean Quarterly, vol. 53, no 4, , p. 1–110
- (en) Daniel Tannehill Neely, Mento, Jamaica's Original Music: Development, Tourism and the Nationalist Frame, Ann Arbor, UMI / ProQuest,
- (en) Nathaniel G. Nesmith, « Irving Louis Burgie: The Legendary Composer behind the 1950s Calypso Craze », American Music, vol. 34, no 1, , p. 110–134
- (en) Peter Stanfield, « Crossover: Sam Katzman's "Switchblade Calypso Bop Reefer Madness Swamp Girl" or 'Bad Jazz,' calypso, beatniks and rock 'n' roll in 1950s teenpix », Popular Music, vol. 29, no 3, , p. 437–455
- (en) Martin Charles Strong et Brendon Griffin, Lights, Camera, Sound Tracks, , 56 p.
- (en) S. Wilson, Resting Places: The Burial Sites of More Than 14,000 Famous Persons, Jefferson, McFarland,
Liens externes
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