Massa (peuple)
Les Massa, population d'Afrique centrale, occupent sur les territoires du Tchad et du Cameroun les plaines inondables qui bordent le fleuve Logone, entre les 10ème et 11ème degrés de latitude Nord et les 15ème et 16ème degrés de longitude Est.
La langue massa est classée dans la famille des langues tchadiques, mais sa place à l’intérieur de cette famille ne fait pas l’unanimité.
Parmi les populations du bassin du Logone, les Massa se signalent par leur intérêt pour le bétail. Ce sont des éleveurs de bovins qui pratiquent également l’agriculture et la pêche. La chasse a disparu, faute de gibier. C’est par la culture du mil et la pêche qu'ils assurent leur auto-subsistance et c’est par l’intermédiaire du bétail qu'ils nouent et perpétuent les relations sociales. En effet, l'élevage de bovins a pour principale fonction de servir de monnaie d'échange en vue de l'acquisition d'une épouse. Il représente pour un homme le prestige. Sa richesse s'estime à l'importance de son cheptel et au nombre de ses épouses. C'est grâce au bétail qu'il se marie, c'est lui qui montre sa richesse, qui lui ménage des alliés et qui lui permet de prendre place parmi ses ancêtres. Son troupeau l'accompagne tout au long de sa vie. Les Massa sont connus pour leur technique spécifique d’élevage, appelée guruna, qui a été inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO en décembre 2025.
Répartition des différents groupes massa
Au Cameroun, les Massa occupent le département du Mayo Danay situé dans la province de l’ Extrême Nord; tandis qu’au Tchad, ils habitent la région du Mayo Kebbi Est, au Nord et au Sud du chef lieu Bongor. La répartition de la population massa en différents groupes (Gumay, Walia, Marao, Hara, Bugudum, Gizey et Wina) ne correspond pas à une configuration ethnique ou clanique. Ces groupes rassemblent, le plus souvent, plusieurs lignages dont la coexistence révèle le caractère composite du peuplement. Des légendes rapportent l’exploit de l’ancêtre qui a donné vie au groupe mais il n’existe aucun mythe qui marque l’appartenance à une ethnie massa. Tous les groupes constituant la société massa sont organisés en lignages patrilinéaires de profondeur équivalente, notamment en ce qui concerne les lignages majoritaires des Gumay et des Walia. Ce qui tendrait à suggérer une seule implantation historique et non plusieurs vagues de peuplement. Ils ne trouvent pas un pays vide mais quelques groupes de faible importance dont les descendants ont gardé la maîtrise de la terre en tant que propriétaires du sol.
L’organisation politique et territoriale
Avant la colonisation française, la société massa était de type segmentaire acéphale. L’organisation politique relevait du conseil des chefs de famille du farana, la communauté de base, regroupant les membres d'un segment lignager minimal.
Par ailleurs, chaque farana vivait aux côtés d’autres farana apparentés ou étrangers sur une même terre, nagata, sous la tutelle religieuse et juridique d’un maître de la terre, bum nagata, descendant des premiers habitants propriétaires du sol; et qui à ce titre, est responsable des rites agraires et donne l’autorisation aux étrangers de s’installer sur la terre qu’il gère.
Pour quadriller la population, l’administration coloniale instaura une chefferie, calquée sur le modèle des lamidats peuls, et divisa le pays en cantons, villages et quartiers. Bien que l’instauration de cette chefferie modifia les structures politiques existantes, la population continua à vivre, jusqu’à aujourd’hui, selon le regroupement traditionnel en farana et nagata. Le farana qui se présente comme une communauté d’éleveurs possède toujours des fonctions sociales, matrimoniales, économiques et religieuses qui font de cette entité la référence constante d’un Massa. C’est toujours au sein du farana entre agnats et assimilés que s’organise la vie communautaire. Outre les rapports d’entraide qui s’y nouent; dans ses relations extérieures, le farana se présente soudé comme un seul corps. Lors des cérémonies funéraires, c’est groupée par farana qui représente la force guerrière, que la population se rend sur la place mortuaire où les hommes valeureux au combat s’affrontent symboliquement pour rendre un dernier hommage au défunt. Cette unité de combat qu’était le farana est encore le mode de représentation qu’adopte la population allant aux fêtes de la récolte, à l’ouverture de la pêche des différentes mares du pays, ou à toute autre célébration d’importance.
Religion traditionnelle
La cosmogonie
Les Massa ont une vision cosmogonique d’un dieu tout puissant « Lawna », créateur de l’univers, du monde des esprits et des hommes. Lawna, “qui est en haut”, est responsable des phénomènes atmosphériques. Il fait tomber la pluie et la foudre. En tant que maître du monde, il règle conjointement la reproduction des hommes et la fertilité de la terre.
A chaque gestation, il donne l’ordre à Yeyda, puissance féminine désignée comme son épouse, de « mouler » l’enfant dans le ventre de la mère. L'acte d'engendrer conditionne la vie de l'adulte puisque le sexe du premier enfant confère à ses géniteurs leur signe du destin, ŋafna, masculin ou féminin, auquel ils se réfèrent dans chaque acte rituel important et plus banalement dans toute entreprise de la vie quotidienne. La naissance de jumeaux, considérée comme un privilège que Lawna accorde aux parents leur impose une série de rites complexes dédiés à Lawna ŋwnida. L’accouchement par les pieds ou par le siège, interprété comme une anomalie de la fécondité, est également l’objet d’un culte, cette fois à Sumeïda. Ces naissances particulières montrent l'existence d'un rapport symbiotique entre le pouvoir de procréation des hommes et la fertilité de la terre, particulièrement dans les rites agraires auxquels les parents sont soumis. Les Massa pensent la production végétale sur le modèle de la reproduction humaine et considèrent que les deux cycles s'influencent et se soutiennent mutuellement.
Au début de chaque cycle végétatif, Lawna s’accouple avec la Terre, Nagata. La pluie qui tombe du ciel ensemence les champs, mais les désordres causés par les hommes « bloquent » la pluie et rendent la terre stérile. La paix sociale doit régner pour que les récoltes soient bonnes. Elle est imposée pendant la durée des rituels. Pour chaque phase importante de la vie sociale : rites agraires, pêches collectives, cérémonies funéraires ou initiation masculine qui rassemblent des lignages étrangers, aucun conflit ne doit être provoqué sous peine de mettre en péril le renouveau agraire. Les interdits de vol, rixe, meurtre, sorcellerie, adultère, rapt de femme, doivent être scrupuleusement respectés. A défaut, la souillure causée par les infractions doit être lavée par un sacrifice que seul le « père de la terre », bum nagata, a le droit d’adresser à Nagata.
Si, dans ce panthéon, la Terre, de par sa fonction nourricière, tient une place prépondérante, Lawna s’entoure d’autres divinités majeures (Fulla, sg, fuliyana, pl. ) :
- Mununda, déesse féminine de l’eau, responsable des noyades, et de la stérilité. Elle permet aussi à certains élus d’acquérir un don de voyance et de devenir devin.
- Matna, génie de la mort. Il a aussi révélé aux hommes l’art divinatoire alors qu’il tirait les tessons de poterie sur une termitière.
- Bagawna, protecteur de la flore et de la faune sauvage, sanctionne les abus qui mettent en péril l’équilibre de la nature.
- Labada est la divinité qui préside à l’initiation masculine.
- Diniata dont le nom est emprunté à l’arabe, dunia le “cosmos”, est une divinité responsable de la fertilité. Ce culte (nulla vi Diniata, « la danse de Diniata ») qui n’a pas été célébré depuis de nombreuses années, étaient entièrement pris en charge par les femmes.
Ces divinités utilisent aussi des messagers pour communiquer avec les hommes. Les évènements extraordinaires qui interviennent aussi bien dans le monde végétal, animal, humain que cosmique sont interprétés comme la manifestation d’une puissance supra-naturelle et donnent lieu à des cultes individuels ou lignagers. L’apparition d’une étoile en plein jour conduit à rendre un culte à l’étoile en question, élevée au rang de divinité. La vision d’une forme inquiétante au pied d’un tamarinier ou d’un cailcédrat, qui sont des arbres réputés pour être le logis des esprits impose, selon la consultation divinatoire, un sacrifice annuel et répété tout au long de sa vie soit à Matna, Bagawna ou si c’est à proximité de l’eau, à Mununda ou bien encore à l’arbre en question. Signe métonymique de l’esprit, l’arbre peut être élevé au rang de Fulla. Pour le monde animal, l’intrusion massive au sein de l’espace habité de grenouilles, hérissons, tortues ou reptiles, est considérée comme un message spirituel qui impose de vouer un culte à l’animal en question qu’il devient interdit de tuer ou de consommer. Les cultes liés aux animaux font partie d’un ensemble cultuel qui subsume les relations qu’un être humain entretient avec le monde de la Surnature. Les maladies de peau, dépigmentation et albinisme, sont sous la tutelle d’une divinité, féminine, Zigalada, qui règne la nuit et forme un couple avec Fatta, le Soleil, présent le jour. Autrefois, presque toutes les femmes consacraient un animal à Zigalada.
Toutes ces divinités incarnent l’ordre et sanctionnent les infractions des humains qui mettent en péril l’équilibre du monde. Maladies, stérilité, troubles de la fécondité, mort d’enfants en bas âge, infortunes diverses, justifient la consultation d’un devin qui interroge les tessons divinatoires pour connaître l’origine du mal et la démarche sacrificielle à suivre.
L’organisation religieuse
Tous les officiants investis d'une fonction religieuse tiennent leur pouvoir d'une révélation. L'élu est possédé par une divinité qui l’isole du corps social. Les récits étiologiques de ces phénomènes de possession mentionnent une errance en brousse ou un séjour sous l’eau avant que le possédé qu’on croyait mort réapparaisse doté d’un pouvoir mystique. Tel est le cas du : devin (sa ma grayna et sa ma patna), détenteur de fétiches (sa ma guna), « père d’un esprit », (bum Fulla et bum Diniata). Les fonctions de « père de la terre » (bum nagata) ou « père de la mare » (bum golonga) ou « père de l’initiation », bum labana, qui sont héréditaires doivent néanmoins être avalisées par la divinité en question. La charge ne revient donc pas systématiquement au frère cadet ou à l’aîné des fils du défunt mais à celui qui a été choisi. La nomination d’un nouveau « père de la terre » est célébrée comme un mariage. Cette hiérogamie lui donne le droit d’invoquer le jugement de Nagata.
A Gizey, la prêtrise de la terre est éclatée entre trois officiants, mais le descendant des premiers habitants, mul mi kudguda , demeure le véritable détenteur de la terre, bien qu’il ait cédé une partie de ses fonctions par le passé. C’est lui qui charge l’un des officiants, ganga, de nommer un responsable sacré, mul mi Dimaara, parmi les vieillards des derniers migrants. Entièrement voué au renouveau de la nature, le vieil homme est étouffé par son serviteur dès que ses forces déclinent. Aux yeux des Gizey, ce chef sacré revêt la plus haute instance du pouvoir dans la mesure où la reproduction agraire dépend de sa personne alors que dans la réalité, son serviteur semble détenir les rênes du pouvoir.
Hormis ces officiants rituels, l’aîné de la famille étendue, bum zina, qui a la charge de veiller sur tous ses membres, accomplit les sacrifices au nom de la famille élargie. A cette fin, il consacre un animal à Lawna et constitue un troupeau sacrificiel. Contrairement à nombre de sociétés qui puisent leurs victimes dans le troupeau profane au fur et à mesure des besoins, le système sacrificiel massa conduit à la constitution d’un troupeau spécifique dont les bêtes sont attribuées aux divinités. A titre individuel, chaque adulte entretient une ou plusieurs relations sacrificielles avec les nombreuses divinités existantes.
Notes et références
Voir aussi
Bibliographie
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Filmographie
- 2008 (cop. 1959) Garine Igor de "Massas, hommes du Logone", CNRS Images, Meudon, , 26 min (DVD)
- 2010 (cop. 1959) Garine Igor de "Guruna, bergers sacrés", CNRS Images, Meudon, 24 min (DVD)
- 2010 (cop. 1987) Garine Igor de "Subsister en savane : le cycle vivrier des Massa, CNRS Images, Meudon, , 55 min (DVD)
- 2022 Dumas-Champion, Françoise
- a) Levée de deuil chez les Masa (Tchad/Cameroun) Youtube.com, Rites d’ailleurs, 53’, www.youtube.com/@ritesdailleurs4093.
- b) Le salto du deuil chez les Masa (Tchad/Cameroun), Youtube.com, Rites d’ailleurs, 3’30, www.youtube.com/@ritesdailleurs4093.
- 2024 a) Consultation divinatoire chez les Masa (Tchad/Cameroun), Youtube.com, Rites d’ailleurs, 80’, www.youtube.com/@ritesdailleurs4093.
- b) Rite sacrificiel chez les Masa (Tchad/Cameroun), Youtube.com, Rites d’ailleurs, 13’, www.youtube.com/@ritesdailleurs4093.
- c) Pêches rituelles chez les Masa (Tchad/Cameroun), Youtube.com, Rites d’ailleurs, 15’, www.youtube.com/@ritesdailleurs4093.
- 2025 a) Mésentente conjugale chez les Masa (Tchad/Cameroun), Youtube.com, Rites d’ailleurs, 17’, www.youtube.com/@ritesdailleurs4093.
- b) Danse des possédées chez les Masa-Gizey (Nord Cameroun), Youtube.com, Rites d’ailleurs, 29’, www.youtube.com/@ritesdailleurs4093.
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