Yvonnette

Yvonnette
Yvonette, Philbrook Museum of Art
Artiste
Date
Entre 1884 et 1887
Type
Dimensions (H × L)
80 × 129 cm
Mouvement
No d’inventaire
1947.8.32
Localisation
Philbrook Museum of Art, Tulsa (États-Unis)
Commentaire
Attribué à William Bouguereau jusqu'en 2002, réattribué en Delobbe après examen à la lumière infrarouge révélant sa signature sous celle de Bouguereau.

Yvonnette, également connue sous le titre Repos dans les récoltes, est une peinture à l'huile sur toile réalisée par François-Alfred Delobbe entre 1884 et 1887, période de pleine maturité stylistique. L’œuvre représente une jeune paysanne allongée au bord d’un champ, dans une posture de repos, tenant une fleur rouge. La scène se distingue par sa lumière diffuse, son atmosphère silencieuse et son naturalisme poétique. L’histoire d'Yvonnette associe la puissance de sa diffusion internationale à une aventure attributionnelle digne d’un roman policier. Créé entre 1884 et 1887, diffusé massivement en Europe, disparu pendant un siècle, falsifié pour devenir un Bouguereau, redécouvert par la science, réattribué à Delobbe en 2002, c’est aujourd’hui l’un des exemples les plus spectaculaires de réhabilitation d’un peintre oublié, d'erreur d’attribution corrigée, de modernité retrouvée dans la peinture académique du XIXe siècle. L'œuvre est conservée au Philbrook Museum of Art à Tulsa, dans l'État américain de l'Oklahoma[1].

Description

La toile représente une jeune paysanne allongée dans l’herbe, au bord d’un champ de blé mûr. Elle repose sur un bras, l’autre tenant une fleur rouge. Le décor rural — maison, arbres, ciel laiteux — est traité avec une douceur atmosphérique caractéristique de la période tardive de Delobbe. La figure, simple et non idéalisée, exprime une mélancolie calme, un moment suspendu entre travail et rêverie. Dans Yvonnette, Delobbe adopte une composition horizontale, presque cinématographique : une jeune fille allongée, un champ de blé qui occupe la moitié du cadre, un horizon bas, un espace respirant. C’est un tableau de silence, de repos, de temps suspendu. On n’est plus dans l’académisme narratif : on est dans une poétique du moment. La jeune fille n’est pas une nymphe, ni une Italienne idéalisée, ni une héroïne antique. Elle est une paysanne réelle, avec des pieds nus, des vêtements simples, une posture relâchée.

La pose d'Yvonnette : une réminiscence directe de Pyrame et Thisbé

Pyrame et Thisbé, musée des Beaux-Arts de Bernay.

Yvonnette reprend quasi à l’identique la pose de Pyrame dans Pyrame et Thisbé (Salon de 1875) : corps allongé en diagonale, tête légèrement inclinée, jambe avancée, torsion douce du buste. Ce n’est pas une pose bouguereausienne. C’est une pose typique de Delobbe, que l’on retrouve dans plusieurs de ses figures allongées. La parenté entre Yvonnette et Pyrame dans Pyrame et Thisbé n’est pas un hasard visuel : c’est un indice stylistique, un retour de motif, peut‑être même une auto‑citation inconsciente.

Datation

La première mention connue du tableau figure dans le Catalogue général des photographies inaltérables au charbon et héliogravures publié par Braun & Cie en 1887, où Yvonnette apparaît sous le no 2249. Ce numéro, intégré dans la séquence de production Braun, permet de situer la création du tableau après 1884 et avant 1887[2].

Un tableau moderne, affranchi du Salon

Le premier signe de modernité est déjà dans le mode d’apparition du tableau. Contrairement à la quasi‑totalité des œuvres connues de Delobbe, Yvonnette n’est pas présentée au Salon, elle est directement éditée par Braun & Cie, elle circule d’abord comme image, avant d’exister comme tableau public. C’est un geste très moderne : Delobbe comprend que la reproduction peut être un vecteur plus puissant que l’exposition officielle.

Camille Lemaire et la diffusion d'Yvonette (1891–1893)

Lithographie de Camille Lemaire, Salon de 1891, conservée aux archives départementales de l'Eure.

En 1891, la jeune artiste Camille Lemaire (née le 6 juin 1858 à Évreux), élève de Lalanne et de Paul Maurou, réalise une lithographie d’après Yvonnette[3]. Cette planche lui permet de remporter le concours de gravures et de lithographies de la Société des amis des arts. La lithographie est ensuite exposée au Salon de 1891, ce qui constitue une reconnaissance institutionnelle majeure pour la jeune femme. Un exemplaire est aujourd’hui conservé aux Archives départementales de l’Eure, sous le numéro d’inventaire 47J243[4].

La Nouvelle Biographie normande, vol. 3 (Mme Noémi Noire Oursel, 1912), confirme que Camille Lemaire poursuit son travail d’interprétation d’après Delobbe[5] :

  • 1892 : Une vendangeuse, lithographie d’après Delobbe, exposée au Salon[6].
  • 1893 : Pêcheuse de l’île Tudy, autre lithographie d’après Delobbe, également exposée au Salon[7].

Ces informations sont corroborées par les catalogues officiels des Salons de 1892 et 1893, où les notices des planches figurent effectivement.

Pourquoi Camille Lemaire choisit Delobbe

Ce choix n’est pas anodin. Delobbe est alors un peintre extrêmement diffusé par Braun & Cie, Goupil, Draeger & Lesieur, un artiste dont les compositions se prêtent parfaitement à la lithographie (lignes claires, atmosphères douces, silhouettes lisibles), un peintre apprécié du public pour ses figures féminines rurales, thème très recherché dans la gravure de la fin du XIXᵉ siècle. Camille Lemaire trouve dans Delobbe un répertoire iconographique moderne, intime, naturaliste, qui correspond à la sensibilité graphique de son époque.

L’activité de Camille Lemaire éclaire trois points essentiels : la réception de Delobbe dans les milieux graphiques. Delobbe n’est pas seulement un peintre populaire : il devient une référence pour les graveurs, au même titre que Breton, Lhermitte ou Bastien‑Lepage. La circulation des images hors du Salon. Le fait que Yvonnette soit diffusée avant d’être exposée (et même sans jamais passer par le Salon) montre que Delobbe appartient à une génération pour laquelle la reproduction compte autant que l’exposition. La place des femmes artistes dans la diffusion de l’art académique. Camille Lemaire, artiste encore peu étudiée, joue un rôle décisif dans la médiation de Delobbe auprès du public.

1893 Une diffusion européenne massive

Die Gartenlaube no 26, 1893.

En 1893, Yvonnette se retrouve en première page de Die Gartenlaube, magazine allemand à la diffusion colossale[8]. En 1893, Die Gartenlaube est le premier magazine familial illustré d’Allemagne, un tirage oscillant entre 2 000 000 à 500 000 exemplaires, une diffusion dans tout l’espace germanophone : Allemagne, Autriche, Suisse, Alsace-Lorraine. La première page de Die Gartenlaube est traditionnellement réservée aux œuvres les plus populaires. La publication de 1893 entraîne une reprise dans d’autres magazines illustrés, jusqu'en Russie dans par exemple L'Éducation picturale[9], une présence dans les albums de gravures vendus par correspondance, une visibilité dans les bibliothèques populaires et les écoles.

Une disparition totale après 1893

Après sa diffusion européenne — photoglyptie Braun, lithographie Lemaire, première page de Die GartenlaubeYvonnette disparaît complètement des écrits. Aucune trace ni dans les ventes, ni dans les catalogues, ni dans les collections publiques, ni dans les inventaires privés connus. Cette disparition est cohérente avec la falsification ultérieure : le tableau change d’identité, devient un Bouguereau, et sort du champ de la recherche sur Delobbe.

1947 : entrée au Philbrook Museum (Tulsa)

L'Éducation picturale n°32, 1896

En 1947, Laura A. Clubb, collectionneuse de Kaw City, fait don au Philbrook Museum de 87 œuvres. Parmi elles :

  • The Little Shepherdess (authentique Bouguereau),
  • Rest in Harvest — attribué à Bouguereau, mais en réalité Yvonette de Delobbe.

Pendant plus d’un demi‑siècle, le tableau est exposé comme un Bouguereau apprécié du public. Dès la fin des années 1980, plusieurs spécialistes remarquent une touche plus libre, une composition inhabituelle chez Bouguereau, des accents impressionnistes (les petites touches rouges dans l’herbe). Deux experts de Bouguereau ne trouvent aucune trace documentaire du tableau dans les archives du maître. Le musée d'Art Kimbell (Fort Worth) réalise un examen infrarouge, un examen microscopique à fort grossissement, une analyse des couches picturales. Résultat : sous la signature W. Bouguereau 1865, apparaît une signature fantôme, en peinture sombre : A. Delobbe. Le faussaire avait gratté la signature originale, repeint la zone, ajouté une fausse signature « Bouguereau », pour en augmenter la valeur marchande[10].

En 2003, le Philbrook organise l’exposition : Rest in Harvest: The Mystery of a Masterpiece Revealed. Le tableau est alors officiellement réattribué à Delobbe.

Yvonnette (1867) : un tableau fondateur de Bouguereau

William Bouguereau, Yvonnette, 1867.

En 1867, Bouguereau peint Yvonnette, l’un de ses premiers tableaux bretons, réalisé d’après nature à Concarneau, alors qu’il est hébergé chez Alfred Guillou. Ce tableau, fondateur de l'École de Concarneau est l’un des premiers grands succès bretons de Bouguereau, édité immédiatement par Goupil & Cie, diffusé massivement en Europe, un jalon fondateur de l’imagerie bretonne académique. C’est aussi l’un des premiers moments où Bouguereau travaille sur le motif en Bretagne, accompagné de jeunes artistes… dont Delobbe.

Le choix du titre Yvonnette par Delobbe : un geste signifiant

Lorsque Delobbe peint Yvonnette (1884–1887), il choisit exactement le même titre que Bouguereau en 1867. Ce choix n’est pas anodin. Il peut signifier Un hommage discret à son maître, Delobbe reconnaît la dette qu’il a envers Bouguereau, non dans le style (car Yvonnette est très moderne), mais dans l’origine de son rapport à la Bretagne. Une réappropriation du motif breton. Delobbe affirme : « Moi aussi, j’ai ma Yvonnette. » Mais la sienne est naturaliste, intime, moderne, loin de l’idéalisation bouguereausienne.

Constat : la vache présente dans les reproductions anciennes, absente au Philbrook

Dans la photoglyptie Braun & Cie (1887), la lithographie Camille Lemaire (1891), la gravure de Die Gartenlaube (1893), on voit clairement, à l’arrière‑plan, une vache paissant près de la maison. Dans le tableau du Philbrook Museum, cette vache a disparu. Ce n’est pas un détail anodin : c’est un changement iconographique majeur.

La disparition de la vache est presque certainement due à un repeint, soit par le faussaire qui a recouvert la signature Delobbe, soit par un restaurateur du début XXe siècle, soit par un marchand cherchant à « adoucir » la composition. Pourquoi repeindre la vache ? Pour « bouguereauïser » le tableau. Bouguereau n’intègre jamais d’animaux dans ses scènes pastorales. Supprimer la vache rendait l’œuvre plus compatible avec un faux Bouguereau.

Si un jour le Philbrook entreprend une restauration complète, la comparaison avec la photoglyptie Braun, la lithographie Lemaire, la gravure de Die Gartenlaube, permettra de reconstituer l’arrière‑plan original. La vache pourrait être restaurée, si les repeints sont retirables.

La disparition de la vache dans la version Philbrook, probablement liée à la falsification Bouguereau, modifie la lecture iconographique du tableau, efface un marqueur stylistique Delobbe, renforce l’importance des reproductions anciennes pour l’attribution, éclaire la modernité naturaliste de Delobbe, et constitue un élément clé pour une future restauration.

Références

  1. « Article du Philbrook Museum of Art », sur philbrook.emuseum.com (consulté le ).
  2. Braun (Ad ) & Cie, Catalogue général des photographies inaltérable au charbon et héliogravures, Braun, (lire en ligne).
  3. Mme Noémi Noire Oursel, Nouvelle biographie normande: Deuxième supplement, E. Dumont, (lire en ligne).
  4. « Yvonette ».
  5. Dictionnaire biographique comprenant la liste et les biographies des notabilités dans les lettres, les sciences et les arts, dans la politique… du Département de l'Eure, Jouve, (lire en ligne).
  6. Explication des peintures, sculptures et autres ouvrages, Veuve Hérissany, (lire en ligne).
  7. Société des artistes français Salon, Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure, et lithographie des artistes vivants exposés au Palais des Champs-Élysées…, [Charles de Mourgues frères ; E. Bernard ; Paul Dupont et al., (lire en ligne).
  8. (de) “Die” Gartenlaube: illustrirtes Familienblatt, Scherl, (lire en ligne).
  9. (ru) « НЭБ - Национальная электронная библиотека », sur rusneb.ru - Национальная электронная библиотека (consulté le )
  10. (en-US) « Artistic mystery solved in new Tulsa exhibit », sur The Oklahoman (consulté le ).

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