Prosodie
D'une manière générale, la prosodie est l'ensemble des traits oraux d'une expression verbale d'un locuteur, traduisant la musicalité de la modulation de sa voix et de ses énoncés. Elle rend le sens, les émotions et les intentions plus intelligibles à ses interlocuteurs. Le volume de la voix, le timbre ou « coloration », et le débit vocal et l'alternance de temps forts et de temps faibles déterminent différentes composantes de la prosodie : intonation et ton[1], accentuation et accent marqués par des modulations[2] et inflexions prosodiques, vitesse d'élocution et rythme (notamment caractérisé par la pause silencieuse et la pause nourrie)[3], et le tempo)[4].
Chaque individu a sa propre prosodie que l'auditeur reconstruit à sa manière à partir d'un ensemble de représentations mentales auditives qui est à la base des jugements linguistiques et sociaux dans le discours[5]. Il est possible par des techniques informatiques d'accéder à ces représentations mentales[6].
« La prosodie (ou la prosodologie) est une branche de la linguistique consacrée à la description (aspect phonétique) et à la représentation formelle (aspect phonologique) des éléments de l'expression orale tels que les accents, les tons, l'intonation et la quantité, dont la manifestation concrète, dans la production de la parole, est associée aux variations de la fréquence fondamentale (F0), de la durée et de l'intensité (paramètres prosodiques physiques), ces variations étant perçues par l'auditeur comme des changements de hauteur (ou de mélodie), de longueur et de sonie (paramètres prosodiques subjectifs) ». La prosodie littéraire (prosodie grammaticale) relève d'un autre champ d'étude[7].
Grammaire
En grammaire, la « prosodie grammaticale » traite de la quantité syllabique et de l'accent tonique. Réservé tout d'abord aux langues antiques grec et latin, le terme a été appliqué avec la même signification aux langues modernes dès la Renaissance. La Prosodie de l'abbé d'Olivet (1736) a longtemps fait autorité pour ce qui concerne les règles de quantité syllabique en français.
Linguistique
La linguistique a redéfini la prosodie comme l'ensemble des phénomènes dits supra-segmentaux, c'est-à-dire échappant au découpage de la chaîne parlée en phonèmes, à savoir rythme, accent, intonations et quantité syllabique. Sur ce terrain, la prosodie est complémentaire de la phonologie[8].
Il existe plusieurs éléments prosodiques. Les principaux sont les suivants :
- La variation de la hauteur de la voix
- La longueur des sons
- Le niveau sonore
- Le timbre (qualité du son)
Cela correspond globalement aux termes suivants :
- La fréquence fondamentale (F0, mesurée en hertz)
- La durée (en millisecondes ou secondes)
- L'intensité (mesurée en décibels)
- Les caractéristiques du spectre
Différentes combinaisons de ces éléments sont utilisées suivant les fonctions linguistiques de l'intonation ainsi que d'autres éléments prosodiques tels que le rythme, les pauses et le tempo[9].
Poésie
C'est par abus qu'on appelle parfois prosodie l'ensemble des règles de construction des vers. C'est la métrique, et non la prosodie, qui traite de la structure des vers : on devrait donc réserver le terme de prosodie aux propriétés intrinsèques des syllabes[réf. nécessaire]. Si la métrique a un lien avec la prosodie, c'est parce qu'elle est susceptible de s'appuyer (mais sans les englober) sur des propriétés prosodiques. Par exemple, comme son modèle grec, la métrique latine se fonde sur la quantité prosodique des syllabes du latin. Elle ne tient en revanche aucun compte de l'accent tonique, qui appartient pourtant aussi à la prosodie. Sur ce terrain, la prosodie et la métrique sont donc distinctes mais complémentaires, même s'il n'est pas toujours facile de délimiter très précisément leurs champs respectifs.
Musique
En musique vocale, on appelle aussi prosodie la manière dont sont mises en mesure et en rythme les syllabes du texte. En France, par exemple, jusque vers le troisième quart du XVIe siècle, le rythme musical s'est surtout calqué sur le mètre poétique, sans chercher à privilégier d'autres syllabes que celles de la césure et de la rime. Avec la musique mesurée lancée dans les années 1570 par l'Académie de musique et de poésie, on assiste à une tentative d'envergure de rendre en musique la quantité syllabique. Un siècle plus tard, le récitatif s'attachera plutôt à mettre en relief les accents toniques du texte, pratique qui restera la norme.
Troubles du spectre autistique et prosodie
Les personnes concernées par le syndrome d'Asperger (et plus largement, par le trouble du spectre de l'autisme ou TSA)[10] présentent fréquemment une prosodie atypique[11], avec un débit de parole, un niveau sonore vocal, une hauteur de voix et une prosodie jugés inhabituels. La littérature scientifique rapporte des « patterns » inhabituels du langage[12] ; et des anomalies du rythme et de l'accentuation (absente, exagérée ou inappropriée), du ton (atone ou trop chantant), de l'intensité (cri ouchuchotement) et du débit de parole (trop rapide ou trop lent)[13],[14],[15]. Ce particularisme peut toucher à la fois la prosodie dite « grammaticale » (marquage de la structure syntaxique, des questions, du focus prosodique, etc.) et la « prosodie émotionnelle » (expression et perception des émotions par la voix)[16], et peuvent contribuer à des difficultés communicationnelles[17],[18],[19],[20]. Les enfants avec TSA semblent plus difficilement produire et perçevoir l'accent d'emphase et la prosodie émotionnelle[18],[21].
Peu de recherches avaient exploré ce domaine avant les années 2000 et leurs résultats étaient contradictoires. Parallèlement à la prosodie les chercheurs se sont intéressés à la compréhension, au traitement et à la relation entre la capacité prosodique réceptive et la théorie de l'esprit[22].
Des études et méta-analyses indiquent que les personnes avec TSA présentent — en moyenne —, une hauteur fondamentale[note 1] plus élevée (perçue comme plus aïgue), surtout en cas de TSA associé à un déficit phonologique[23] ; une étendue et une variabilité de hauteur accrues ; ainsi qu'une durée vocale plus longue que chez les personnes neurotypiques, alors que le débit et l'intensité sont moins systématiquement différents[24].
Lau et al. en 2022 ont aussi montré que — dans plusieurs langues — que la rythmique de la prosodie, et son profil acoustiques permettent de distinguer des locuteurs autistes de locuteurs non autistes[25].
S'agissant de l'intonation prosodique, des études trouvent des performances relativement préservées pour la distinction entre sections déclaratives (intonation descendante en fin de phrase) et interrogatives (intonation montante en fin de phrase pour une question totale, c'est à dire portant sur l’ensemble de la phrase et appelant une réponse oui/non ou un équivalent) d'un discours, notamment lorsque les tâches sont simples et que la discrimination de la direction de la hauteur est intacte[26].
Concernant le focus prosodique (c'est‑à‑dire l'accentuation mélodique et rythmique permettant de mettre en avant (en emphase) une unitélinguistique au sein d’un énoncé, par des modulations acoustiques de F0, en durée et en intensité[21], une méta‑analyse suggère toutefois que les personnes avec TSA présentent des difficultés (modérées) de perception du focus et des difficultés (plus marquées) de production prosodique, avec une variation de hauteur plus importante que chez les témoins. Ces difficultés de production semblent en partie modulées par le niveau de QI non verbal et par les compétences langagières expressives[27].
L'ensemble de ces résultats conduit à considérer la prosodie atypique comme une caractéristique fréquente, mais hétérogène, du TSA. Elle peut affecter la compréhension des intentions communicatives et l'ajustement social, tout en laissant subsister des îlots de compétences prosodiques préservées selon les tâches, les langues et le profil cognitif individuel[27].
Notes et références
Notes
- ↑ La Hauteur fondamentale, souvent notée F0, désigne la fréquence de vibration des cordes vocales, mesurée en hertz (Hz) ; c'est le paramètre acoustique principal qui détermine la hauteur perçue de la voix.
Références
- ↑ Le ton est associé aux unités lexicales, l'intonation aux phrases et aux énoncés.
- ↑ Variations de la fréquence fondamentale.
- ↑ « À la différence de la première, la seconde n'est pas identifiée par la présence d'un silence plus ou moins long, mais par l'allongement exceptionnel d'une syllabe ou par la production d'interjections telles que « euh « ou « hum » ». Albert Di Cristo, op. cit., p. 9
- ↑ Albert Di Cristo, La prosodie de la parole, De Boeck Supérieur, , p. 3-13
- ↑ (en) Tang C, Hamilton L, Chang E (2017) Intonational speech prosody encoding in the human auditory cortex. Science 357:797–801
- ↑ (en) Emmanuel Ponsot, Juan José Burred, Pascal Belin & Jean-Julien Aucouturier, « Cracking the social code of speech prosody using reverse correlation », PNAS, (DOI 10.1073/pnas.1716090115).
- ↑ Albert Di Cristo, op. cit., p. 16
- ↑ « LA PROSODIE LINGUISTIQUE », sur univ-tlse2.fr via Wikiwix (consulté le ).
- ↑ Di Cristo, A. (2013). La prosodie de la parole. De Boeck Supérieur.
- ↑ Courtois, N. (2007). « Troubles prosodiques chez les personnes autistes ». Rééducation orthophonique, 139.
- ↑ Peppé , Mccann J, Gibbon F, O’hare A, & Rutherford M (2007) Receptive and ExpressiveProsodic Ability in Children With High-Functioning Autism. Journal of Speech, Language, andHearing Research, 50(4), 1015–102
- ↑ Simmons J.Q & Baltaxe C (1975) Language patterns of adolescent autistics. Journal ofAutism and Childhood Schizophrenia, 5, 333-351.
- ↑ Baltaxe C & Simmons J.Q (1985) Prosodic development in normal and autistic children.In Schopler, E. & Mesibov, G.B. (eds.), Communication problems in autism. New-York:Plenum Press, 95-125.
- ↑ Globerson, E., Amir, N., Kishon-Rabin, L., & Golan, O. (2015). Prosody recognition inadults with high-functioning autism spectrum disorders: From psychoacoustics tocognition: Prosody recognition and psychoacoustics in ASD. Autism Research, 8(2),153–163.
- ↑ Loveall, S. J., Hawthorne, K., & Gaines, M. (2021). A meta-analysis of prosody in autism,Williams syndrome, and Down syndrome. Journal of Communication Disorders, 89,106055.
- ↑ Chassaint, A. (2009). Étude de la perception de la prosodie émotionnelle chez des enfants autistes, dans la perspective de l'élaboration d'une fiche-conseil pour la prise en charge orthophonique (thèse de doctorat).
- ↑ Chevallier C (2009) La communication dans le syndrome d'Asperger (thèse de doctorat, Lyon 2).
- Tiengou, L., Dupin, H., Laval, V., & Gil, S. (2012). Pragmatique et compréhension du langage chez les adolescents atteints du syndrome d'Asperger : le rôle du contexte situationnel et de la prosodie émotionnelle (thèse).
- ↑ Latry, M. (2007). Adaptation à la langue française du test PEPS évaluant les compétences prosodiques chez les sujets présentant un autisme de haut niveau ou un syndrome d'Asperger (thèse de doctorat).
- ↑ Laval, V., Sourn-Bissaoui, L., Girard, P., Chevreuil, C., & Aguert, M. (2012). « Prosodie émotionnelle et compréhension des actes de langage expressifs chez des enfants et adolescents avec un trouble du spectre autistique ». Revue française de linguistique appliquée, 17(2), 77‑88.
- Picard-lauzon J et Vidou C () études des caractéristiques perceptives de l'accent d'emphase produit par des enfants atteints d'un trouble du spectre de l'autisme ; Université du Québec à Montréal|url=https://linguistique.uqam.ca/wp-content/uploads/sites/71/Picard-Lauzon_Vidou_EmphaseTSA.pdf.
- ↑ (en) Joanne McCann et Sue Peppé, « Prosody in autism spectrum disorders: a critical review », International journal of language & communication disorders, vol. 38, no 4, , p. 325–350 (ISSN 1368-2822 et 1460-6984, DOI 10.1080/1368282031000154204).
- ↑ Ferré S, Gasnier M et Grandon B (2023) Caractérisation de la prosodie du mot chez des enfants avec autisme avec et sans déficit phonologique. 9ème Journée de Phonétique Clinique, 51 (voir page 51-52)
- ↑ Asghari, S. Z., Farashi, S., Bashirian, S., & Jenabi, E. (2021). « Distinctive prosodic features of people with autism spectrum disorder: a systematic review and meta-analysis study ». Scientific Reports, 11, 23093.
- ↑ Lau, J. C. Y. et al. (2022). « Cross-linguistic patterns of speech prosodic differences in autism: A machine learning study ». PLOS ONE, 17(6), e0269637.
- ↑ Wang L, Beaman C.P, Jiang C & Liu F (2021) « Perception and production of statement–question intonation in autism spectrum disorder: A developmental investigation ». Journal of Autism and Developmental Disorders.
- (en) Chen Kuang, Fei Chen, Yuyan Nie et Zengqiang Gou, « Investigating Prosodic Focus Perception and Production in Autism Spectrum Disorder: A Systematic Review and Meta-Analysis », Journal of Speech, Language & Hearing Research, vol. 69, no 5, , p. 2092–2111 (ISSN 1092-4388 et 1558-9102, DOI 10.1044/2026_JSLHR-25-00625).
Voir aussi
Articles connexes
Liens externes
Bibliographie
- Éléments de linguistique générale, d'André Martinet est un livre de référence
Content Disclaimer
Informasi ini disarikan dari Wikipedia dan disajikan kembali untuk tujuan edukasi. Konten tersedia di bawah lisensi CC BY-SA 3.0. Kami tidak bertanggung jawab atas ketidakakuratan data yang bersumber dari kontribusi publik tersebut.
- The information displayed on this website is sourced in part or in whole from Wikipedia and has been adapted for the purpose of restating it. We strive to provide accurate and relevant information, however:
- There is no guarantee of absolute accuracy. Wikipedia is an open, collaborative project that can be edited by anyone, so information is subject to change.
- It is not intended to constitute professional advice. The content displayed is for informational and educational purposes only. For important decisions (e.g., medical, legal, or financial), please consult a professional.
- Content copyright. Wikipedia is licensed under the Creative Commons Attribution-ShareAlike License (CC BY-SA). This means that content may be reused with appropriate attribution and shared under a similar license.
- Responsible use. Any risk arising from the use of information from this website is entirely the responsibility of the user.